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21 Avr 2026

Merci pour ton héritage missionnaire, François

Par Yoland Ouellet, o.m.i.

Voici un an que notre cher pape François est mort. Je me souviendrai toujours de ce matin du Lundi de Pâques quand il est « soudainement » parti pour se reposer dans les bras du Père, après avoir donné tout pour cette « Église en sortie » qu’il aimait tant.

Quand je pense à François, ce qui me vient immédiatement à l’esprit c’est sa contribution exceptionnelle à la Mission. Oui, il nous a légué une compréhension plus approfondie et plus claire de ce qu’est la mission de l’Église dans le monde et pour le monde.

François nous a montré l’essence même de ce qu’est d’être un disciple-missionnaire. Pour lui, il faut une approche théologique bien assumée, bien sûr, mais qui soit en harmonie avec la miséricorde, l’option préférentielle pour les pauvres, la culture de la rencontre, et la fraternité universelle – des traits qui ne sont pas des slogans, comme quelques personnes ont tendance à les caractériser.

Le pontife argentin nous a montré une nouvelle manière de faire Église et d’interagir avec le monde en nous montrant la synodalité. En effet, marcher ensemble vers un but commun – avec nos différences et nos richesses – fait revoir et repenser les structures de l’Église sur un mode qui est inclusif – « Tous, tous, tous! » –, tout en pratiquant un discernement collectif. Bref, ce que le concile Vatican II avait enseigné fut mis en pratique sous le pontificat de François, dont Léon XIV se fait maintenant le garant.

Une nouvelle conscience missionnaire

On peut dire qu’il y a désormais une nouvelle conscience missionnaire qui se déploie dans l’Église. Cette transformation en cours, nous la devons en partie à François. Ce changement se développe dans un contexte d’une nouvelle conscience sociale où les générations, en particulier les plus jeunes, sont sensibles aux inégalités croissantes dans la société.

Celui qui a nous a donné l’encyclique Laudato Si’, le document sur la sauvegarde de la maison commune, nous le rappelait : « Les jeunes nous réclament un changement. Ils se demandent comment il est possible de prétendre construire un avenir meilleur sans penser à la crise de l’environnement et aux souffrances des exclus. » (Laudato Si’, n.13)

Il y a une désillusion à l’égard des modèles de gouvernances; il y a un désenchantement face à la démocratie et la croissance de tendances autocratiques et dictatoriales. La domination du marché, dont l’idolâtrie de l’argent en est le moteur, est sans égard aux personnes vulnérables et à l’environnement naturel qui nous entoure, deux dimensions fondamentales de la vie dont leur survie dépend de notre soin et notre attention.

La tentation de résoudre les conflits par la force plutôt que par le dialogue, une tentation qui perdure, fait elle aussi l’objet des luttes sociétales d’aujourd’hui. François portait toutes ces préoccupations dans son cœur…

« Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. » (Laudato Si’, n.11)

Nous sommes, avec François, en droit de nous interroger chez nous également. La synodalité « modèle canadien » pourra-t-elle devenir, voire demeurer, une culture critique face à toute pensée dominante? Est-ce qu’elle pourra être la culture du bien commun? Est-ce qu’elle pourra sortir du lot pour être une voix prophétique face aux défis de l’heure? Le pape « venu du bout du monde », nous dit aujourd’hui : « Ne vous laissez pas voler votre espérance! Faisons chemin ensemble! »

« Une saine indignation » pour faire bouger les choses

À maintes reprises et dans les nombreux pays où il est allé, le pape François a dénoncé avec force la toute-puissance du capitalisme et le danger de la colonisation idéologique. Il a plaidé pour le respect des diversités culturelles, pour la justice sociale et écologique et la reconnaissance des peuples autochtones.

« Il faut donner aux entreprises, nationales ou internationales, qui détruisent l’Amazonie et ne respectent pas le droit des peuples autochtones au territoire avec ses frontières, à l’autodétermination et au consentement préalable, les noms qui leur correspondent : injustice et crime », écrivait François dans Querida Amazonia. Dans ce même document, publié en conclusion du Synode pour l’Amazonie de 2019, le pape jésuite recommandait de laisser « naître une saine indignation », rappelant « qu’il est toujours possible de vaincre les diverses mentalités de colonisation pour construire des réseaux de solidarité et de développement. » (QA n.17)

Réforme et changements

Le pape jésuite va s’attaquer aussi aux problèmes et défis internes du Vatican. Il nous a fait discerner et revoir le rôle du Magistère de l’Église, notamment celui du clergé, perçu parfois comme « contrôleur de douanes ». François nous a indiqué la voie avec ce qu’il a fait avec la Curie romaine, en redessinant la carte du Collège des cardinaux en nomment de nombreuses évêques originaires de pays de mission n’ayant jamais eu de cardinal. C’est ainsi que François va renforcer l’universalité du gouvernement de l’Église.

Le pape François a voulu largement faire place à une Église synodale, véritable réforme de toute l’institution, jusqu’à approuver le texte final du dernier synode sans ajout d’exhortation apostolique. Geste prophétique d’une Église qui devient « nous », le peuple de Dieu entré dans une dynamique de réforme même de sa manière d’être et de sa mission dans le monde. Suite au Synode, la priorité de l’heure est devenue la Communion et la Mission.

Enfin, la réforme entamée aura permis de remettre de l’ordre dans la gouvernance des dicastères, dont celui pour l’Évangélisation qui deviendra le plus important, avec le Pape lui-même figurant comme président. Ce souci de remettre l’Église sur la voie de sa vocation missionnaire est l’aboutissement d’une volonté exprimée par l’Église en Amérique latine à un moment charnière de leur histoire, avec la publication du Document d’Aparecida (2007) dont Bergoglio était le chef de rédaction. On souhaitait désormais que l’Église soit dans un état permanent de mission (DA n.551). La suite naturelle de ce texte majeur est apparue en 2013 sous la forme de la publication programmatique du pape sudaméricain : l’exhortation apostolique La joie de l’Évangile (Evangelii gaudium), qui est devenu une référence dans l’Église et a tracé le chemin pour son avenir. François exprimait alors son souhait que toutes les communautés fassent en sorte « de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour avancer sur le chemin d’une conversion pastorale et missionnaire, qui ne peut laisser les choses comme elles sont » (EG n.25), élaborant par la suite :

« J’imagine un choix missionnaire capable de transformer toute chose, afin que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale devienne un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour l’auto-préservation. La réforme des structures, qui exige la conversion pastorale, ne peut se comprendre qu’en ce sens : faire en sorte qu’elles deviennent toutes plus missionnaires, que la pastorale ordinaire en toutes ses instances soit plus expansive et ouverte, qu’elle mette les agents pastoraux en constante attitude de“sortie”et favorise ainsi la réponse positive de tous ceux auxquels Jésus offre son amitié. Comme le disait Jean-Paul II aux évêques de l’Océanie, « tout renouvellement dans l’Église doit avoir pour but la Mission, afin de ne pas tomber dans le risque d’une Église centrée sur elle-même » (EG n.27)

Ouverture vers le monde et simplicité dans la sainteté

Ce document, on vient de le voir, a permis au pape François d’affirmer très clairement la position de l’Église à l’égard de son identité et sa vocation missionnaires. L’Église, tel que fondée par le Christ, ne se réduit pas à des structures institutionnelles et ne doit pas s’enfermer sur elle-même. Au contraire, elle doit s’ouvrir à la foi vécue du peuple de Dieu. François a fait comprendre que d’une théologie « incarnée » naît alors une Église vraiment en sortie, ancrée dans la vie quotidienne des croyants; une Église accompagnatrice d’un peuple en marche sous l’action de l’Esprit. Dans son exhortation sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, Gaudate et exultate (2018), il écrit :

« J’aime voir la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les religieuses âgées qui continuent de sourire. Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, je vois la sainteté de l’Église militante. C’est cela, souvent, la sainteté‘de la porte d’à côté, de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu (GE n.7)

Un dans le Christ, unis pour la Mission

L’héritage impressionnant laissé par François guidera surement le pape Léon XIV et tout le peuple de Dieu pour les prochaines années. Dans son premier Message pour la Journée mondiale des missions, Léon rappelle l’importance d’être un dans le Christ et d’être bien unis dans et pour la Mission. Cette unité a le potentiel d’apporter beaucoup d’harmonie au sein des diversités existantes, et permettre aux chrétiens un ensemble missionnaire qui soit accueillant pour toute personne de bonne volonté pour le salut et le bien de la famille humaine.

François nous a permis de repenser l’Église et son engagement avec et dans le monde. Il a osé, il a dérangé bien des consciences et des gens sécurisés par l’Institution, par sa morale et par sa théologie référentielle. Seule une Église à l’aise avec des tensions et des divergences, engagée dans la pratique synodale d’écoute et discernement, nous permettra de tendre vers une communion universelle et une plus grande charité fraternelle et sociale. La paix et l’unité souhaitées par Léon XIV devient alors le fruit d’une communion participative, au service de la Mission en lui donnant plus de crédibilité et de force « pour que le monde croit ».

« Il est possible de marcher ensemble sur un nouveau chemin »

Merci François pour ta contribution à la Mission. Tu nous a légué un véritable processus missionnaire transformatif pour nous permettre d’aimer le monde tel qu’il est, avec ses blessures et ses fractures; pour apprendre à nous responsabiliser – ensemble – et oser entreprendre les conversions nécessaires en vue d’un nouveau mode de vie qui prendra en compte les besoins de nos sœurs et nos frères qui ont le plus besoin de nous. Tu nous a montré qu’il est possible de marcher ensemble sur un nouveau chemin, pour le plus grand bien de toute la famille humaine.

« Chaque chrétien, chaque communauté, est appelée à être un instrument de Dieu pour la libération du peuple tout entier et la promotion des pauvres. Rester sourd au cri du pauvre, c’est nous placer hors de la volonté du Père et de son projet. Cela implique beaucoup plus que quelques actes sporadiques de générosité : cela exige de créer une nouvelle mentalité qui pense en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des bien de la part de quelques-uns. Jésus veut que nos touchions la misère humaine, la chaire souffrante des autres, que nous acceptions véritablement d’entrer en contact avec leur existence concrète et que nous connaissions la force de la tendresse. Quand nous le faisons, nous vivons l’intense expérience d’être un peuple, l’expérience d’appartenir à un peuple. Un peuple libéré, ou qui lutte pour se libérer. » (Espère, Éd. Albin Michel 2025, p.234)

 

(Photo: OPM Canada / José I. Sierra)

 

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